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Des oeuvres porteuses de tradition

Par Sylvain Rousseau (avril 2026)

En approfondissant mes recherches sur Edmond-Joseph Massicotte, mon arrière-grand-oncle,  j’ai appris qu’il a été le seul illustrateur québécois ayant participé au courant de l’art nouveau, alors qu’il était en vogue en Europe. En ce sens, il suivait les traces de son frère aîné, Édouard-Zotique, qui était, du point de vue littéraire, un adepte du symbolisme, mouvement artistique ayant atteint son apogée en Europe, vers 1890.
Puis, en 1909, à la suite du décès d’Henri Julien, Edmond J. devint le directeur de L’Almanach du peuple. À partir de ce moment, il passera du modernisme au régionalisme. Son art, qui avait d’abord été au diapason de ce qui se faisait de plus récent en Europe, deviendra plus traditionnel en tombant dans la nostalgie, avec la mise de l’avant des traditions rurales et religieuses ancestrales.

En 1923, il publiera les 12 grandes compositions qui feront sa renommée, dans un recueil commenté de ses principales oeuvres, intitulé Nos Canadiens d’autrefois. Parmi celles-ci, j’en ai retenu deux qui ont attiré davantage mon attention. Les oeuvres d’Edmond J. Massicotte ont été créées principalement à l’encre noire. J’ai donc décidé de vous les présenter en noir et blanc, bien qu’il en existe des versions en couleurs qu’on peut retrouver sur le site du Musée des beaux-arts du Québec. En effet, certaines de ces oeuvres ont été rehaussées à l’aquarelle par Maria Desrivières, épouse d’Adolphe Prieur, notable de la paroisse du Sault-au-Récollet, lieu où a vécu Edmond J. Massicotte, à Montréal.


La première de ces oeuvres, qui est d’actualité, représente le temps des sucres (image).

C’est son frère Édouard Zotique, mon arrière-grand-père, qui, en bon régionaliste, commente la tradition ancestrale illustrée par l’oeuvre plutôt que l’oeuvre elle-même. Il brosse un portrait du temps des sucres pour en faire ressortir l’authenticité de son art culinaire et pour en faire revivre l’atmosphère. Il conclut en écrivant : « Qui n’a jamais pénétré dans une cabane à sucre, n’a pu apprécier la friandise nationale du cultivateur canadien, car les produits de l’érable ne se savourent tout-à-fait, que dans l’atmosphère de la sucrerie : là seulement, ils s’accompagnent d’un arôme spécial qui ne se perçoit nulle part ailleurs ».


La seconde illustration, qui a retenu mon attention, est celle de l’angélus (image). Cette tradition religieuse est brillamment commentée sous la plume du frère Marie-Victorin, en commençant par ceci : « Midi. La lumière ardente possède la terre, décuple la vie des bêtes de l’air et des bêtes des terres, exprime l’âme parfumée des trèfles fauchés. Depuis l’aurore, les gens de la maison, silencieux, peinent sur le coteau, et, sous les tempes moites des hommes, bat le rythme puissant de la nature éperdue sous la caresse embrasée du soleil ».

Les scènes champêtres et paysannes réalistes, représentées dans les oeuvres de Jean-François Millet, ont probablement inspiré Edmond J. Massicotte. En effet, on retrouve, dans l’Angélus de Millet (image), la scène du profond recueillement des cultivateurs qui viennent d’interrompre leur travail au champ pour prier. Au fond, on aperçoit la silhouette de l’église qui a sonné ses cloches pour signaler le moment de la prière. Les visages sombres des cultivateurs, qui contrastent avec le paysage environnant, créent une atmosphère mystérieuse.

Le soleil semble bas, ce qui pourrait laisser croire qu’il s’agit de l’angélus du matin ou du soir. Les cultivateurs se trouvent ici à faire la récolte dans un champ de pommes de terre. Dans son oeuvre, Edmond J. a plutôt choisi de représenter l’angélus du midi qui interrompait la récolte du foin.

Je trouve que ces oeuvres sont inspirantes, car, en plus d’être belles, elles représentent nos traditions culturelles. En 1867, Millet mentionnait qu’en peignant l’Angélus, il pensait à un souvenir d’enfance associé à une tradition portée par sa grand-mère, sans jamais faire allusion à l’exaltation d’un sentiment religieux. Quelle belle façon d’exprimer ses souvenirs ! À notre façon, nous pouvons aspirer à suivre le chemin tracé par Millet et Massicotte à travers notamment des représentations historiques de la Côte-des-Neiges, sous forme de paysages ou de scènes, qui pourraient peut-être, à leur tour, laisser des traces… certainement plus modestes.

Sources et références :


Ancestry. Site généalogique. Arbre Rousseau-Massicotte (incluant les recensements et les registres de la Collection Drouin). https://www.ancestry.ca

BAnQ. L’Almanach du peuple de la librairie Beauchemin, Montréal. Année 1909. Image. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/4344384?docsearchtext=Almanach%20du%20peuple%201909

BAnQ. Nos Canadiens d’autrefois : 12 grandes compositions, par Edmond J. Massicotte. Librairie Granger Frères, Montréal, 1923. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2022984?docref=gj3I_A2VCCMZT_c-npzjsg&docsearchtext=Les%20CAnadiens%20d%27autrefois

Lamontagne E. Edmond J. Massicotte, illustrateur de l’âme d’un peuple. LeVerbe, 23 juin 2021. https://leverbe.com/articles/culture/edmond-joseph-massicotte-illustrateur-de-lame-dun-peuple

Musée d’Orsay. L’Angélus, de Jean-François Millet, entre 1857 et 1859. https://www.musee-orsay.fr/fr/oeuvres/langelus-345

Musée national des beaux-arts du Québec. Le Mardi gras à la campagne. Edmond Joseph Massicotte et Maria Desrivières, 1911. https://www.mnbaq.org/collections/oeuvres/le-mardi-gras-a-la-campagne

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Henri Perdriau, l’homme qui s’emparait de la lumière

Par Élisabeth Chlumecky (mai 2026) avec la collaboration de J.-C. Forgeret des Archives de France

 

À la douce mémoire de Ludmille et de Geneviève

Aube rose et or sur des horizons mauves. Anges musiciens aux cheveux ondulant sur une tunique vert émeraude. Personnages d’une grande expressivité. Les vitraux de la crypte de l’oratoire Saint-Joseph, exécutés par les maîtres-verriers, Henri Perdriau et John Patrick O’Shea, représentent un trésor patrimonial peu connu du quartier de la Côte-des-Neiges. Mon intérêt pour celui-ci remonte à ma rencontre lointaine avec deux voisines âgées de la rue Lacombe, Ludmille et Geneviève Perdriau. Leur admiration sans bornes pour les vitraux de leur père a été contagieuse. Voici une courte présentation de l’oeuvre et de la vie de cet artiste immense.

Dans une société sécularisée, les vitraux religieux, conçus dans la deuxième moitié du 19e siècle et au début du 20e siècle, « catéchisme destiné à éduquer le fidèle », peuvent-ils encore susciter l’engouement ? Les vitraux de la chapelle Matisse, à Vence, et ceux de Chagall, à la cathédrale Notre-Dame de Reims, n’attirent-ils pas les publics les plus divers ? Les non-croyants, qui cherchent une expérience esthétique forte, s’émerveillent devant la richesse des verrières de Perdriau.


Programme iconographique de la crypte

L’agence Viau et Venne, chargée de la construction de l’Oratoire en 1915, a engagé les maîtres-verriers Henri Perdriau et John Patrick O’Shea pour fabriquer et poser des verrières dans les grandes baies. Ce dernier était « un vitrier et un importateur de verres d’origine irlandaise. » Huit verrières ont été dévoilées au public, en septembre 1919.

Le programme iconographique s’inspire de la vie discrète du saint patron de l’Oratoire : Joseph le charpentier, protecteur des travailleurs. La célébration de la fête de saint Joseph, fixée au 19 mars, a été officiellement instaurée en 1480. Illustrant des épisodes de sa vie et disposées en ordre chronologique dans la nef, quatre baies vitrées sont rétroéclairées, du côté sud-est. Quatre baies sont illuminées par la lumière de l’après-midi, du côté nord-ouest. Un tympan vitré, au-dessus du portail, montre saint Joseph élevé à la sainteté. Un autre tympan, également exécuté par les deux verriers, représente Marguerite-Marie Alacoque, mystique bénéficiaire de visions qui ont marqué la dévotion au Sacré-Coeur. Les vitraux colorés contrastent avec la sobriété du décor néo-classique.

La valeur artistique et spirituelle de chacune est telle qu’on ne saurait ici présenter l’ensemble. Découvrons deux verrières particulièrement populaires auprès des pèlerins : L’Adoration des bergers et La Fuite en Égypte.

L’Adoration des Bergers

La première illustre l’épisode des bergers venus adorer le Sauveur dans l’étable (image). Avec ses personnages familiers, la scène, qui dégage la magie des Noëls d’antan, a une forte résonance chez beaucoup de pèlerins. « La composition, les couleurs nombreuses, les nuances offrent une tradition plastique proche de la peinture. De larges pièces de verre colorées liées par du plomb forment un support translucide à un tableau exécuté par le peintre-verrier. Les verres sont peints dans la masse, c’est-à-dire qu’ils sont colorés de l’intérieur. » La technique de la peinture à la grisaille est aussi utilisée, permettant, entre autres, de refléter les émotions intenses des personnages. La grisaille est une « couleur noire bistrée […] à base d’oxyde de fer réduit en poudre fine […] et vitrifiable. Cette poudre doit être cuite. Quand elle sort du four, la « grisaille fait corps avec le verre. »

Le programme iconographique de l’Oratoire n’a pas retenu le thème de l’Adoration des Rois Mages, mais celui des bergers. Veillant sur leur troupeau durant les longues nuits, ils représentent les gens de condition modeste et travailleurs. Une grande réceptivité spirituelle les caractérise : avertis par un ange de la naissance du Sauveur, ils se rendent aussitôt à l’étable. La bergère et son enfant dégagent une impression de vigueur et de dignité. Dans cette première décennie du sanctuaire, les défavorisés sont nombreux à se tourner vers le thaumaturge, le frère André, et à implorer l’intercession de Joseph : ruraux exilés dans la ville industrielle, ouvriers sous-payés et trimant dur dans les usines, parents perdant leurs enfants en bas âge1.

Chaque verrière véhicule un message religieux. Les personnages sont disposés en forme de triangle, dont un angle oriente le regard vers le nourrisson. Le groupe de bergers fait face à la Sainte Famille, « la Trinité de la terre, image de la Trinité du ciel ». Les personnages sont éclairés par une lumière mystérieuse qui émane de l’enfant. « Dieu est lumière », proclame L’Évangile selon saint Luc. Le thème de la lumière enveloppant l’enfant et ses adorateurs remonte au peintre Le Corrège. Le nourrisson « […] répand la clarté dans le tableau, comme il apporte la lumière dans les âmes. » Le jeu de clair-obscur est remarquable dans la verrière de l’Oratoire. Les couleurs saturées et la pénombre claire créent une atmosphère nocturne mystérieuse.

Traditionnellement, l’art religieux attribue à Marie une robe bleue : « couleur royale […] qui symbolise le ciel, le paradis, les eaux baptismales. » Sa robe étendue jusqu’à la bergère suggère que Marie accorde sa protection maternelle à tous. Enfin, le nourrisson est bercé par le regard des plus humbles parmi les plus humbles : les animaux. Nous chercherions, en vain, dans les Évangiles canoniques, la présence de l’âne et du boeuf, ces si attachants « engins agricoles ». Ils sont issus des évangiles dits apocryphes, de faux évangiles brodant des faits romanesques sur les récits bibliques. Les Évangiles canoniques, récits des apôtres reconnus par l’Église, sont avares de détails sur la vie de Joseph. L’imagination populaire a comblé ce manque en apportant maints détails. « Le boeuf et l’âne sont des “marqueurs théologiques”. Ils renforcent l’idée du Dieu méconnu par les hommes, mais accueilli par les plus humbles d’entre les animaux. » Les textes apocryphes ont fortement influencé l’art et la piété populaire. Après le Concile de Trente, l’iconographie religieuse a retiré, pendant deux siècles, l’âne et le boeuf, des représentations de la Nativité, jugés indignes de figurer à côté du Christ.

La Fuite en Égypte

Approchons-nous de La Fuite en Égypte (image). L’Évangile selon saint Mathieu rapporte que la Sainte Famille, avertie par un ange, a fui en Égypte, afin d’échapper au massacre des enfants en bas âge, ordonné par Hérode.

 

Un art de couleur et de lumière

Le vitrail de la crypte est illuminé par le soleil montréalais zénithal et le soleil ardent de l’après-midi. Les verriers se sont « emparés2 » de cette lumière riche pour créer un tableau vivant ; changeant à chaque heure et à chaque saison. La lumière est le matériau magique avec lequel ils créent l’oeuvre. Le vitrail est un « art de couleur et de lumière ». Marie et Joseph sont partis pour l’Égypte durant la nuit. De multiples choix de lumière étaient envisageables pour Perdriau et O’Shea. Ils représentent le couple se déplaçant à l’aube, un moment qui peut symboliser l’émergence d’un nouveau monde, initié par le Christ. Le ciel se teinte de bleus et de roses légers. Dans un compartiment situé au-dessous de la verrière (image au début de cet article), un ange musicien, vêtu d’une tunique vert émeraude, ajoute à la richesse des couleurs. Ses ailes roses et orangées s’entrouvrent légèrement. La richesse chromatique du vitrail nous émerveille !

 

Une grande intensité dramatique

Une autre caractéristique de l’art de Perdriau se révèle dans cette Fuite en Égypte. La scène est d’une grande intensité dramatique. Joseph marche d’un pas résolu, malgré la fatigue du déplacement nocturne. Il tient fermement sa hache de charpentier et tire l’ânesse par la bride, en surveillant Marie et l’enfant. Son visage est travaillé par l’inquiétude. La famille mange le pain dur de l’exil. Le vitrail met en lumière la situation dramatique des « personnes déplacées ». Comme cette scène est vivante ! Joseph fait ici figure de l’ homme fort qui veille sur les siens. Le vitrail illustre l’idée, qu’au milieu des épreuves, les pèlerins peuvent trouver en lui un puissant protecteur.

Trois éléments picturaux sont aussi issus de textes apocryphes, entre autres, de L’Évangile du Pseudo-Matthieu. La représentation de Marie assise sur une ânesse provient de cette source. Dans le texte apocryphe, un palmier s’arcboute pour offrir ses dattes charnues et sucrées aux fugitifs. L’arbre légèrement penché dans le vitrail rappelle le palmier miraculeux. Autre élément tiré de ce « roman » de l’enfance de Jésus : l’ange flottant au-dessus des fugitifs et dirigeant leurs pas. Des peintres du 17e siècle, comme Le Caravage, ont représenté la Sainte Famille accompagnée d’un ange. « La piété du temps ne pouvait imaginer les saints voyageurs sans un cortège d’anges. » Vêtue d’un vêtement au drapé délicat, la figure angélique appartient à la merveilleuse lignée des anges de Perdriau, dont les plus étonnants se dressent dans le sanctuaire du Saint-Sacrement à Montréal.

Le visage grave de Joseph est beau malgré la lourde fatigue. Le père nourricier du Christ a été, jusqu’au 16e siècle, représenté sous les traits d’un vieillard. Cette tradition est aussi issue des apocryphes. C’est à partir de ce siècle que l’image artistique et théologique de Joseph a changé. En plus de la jeunesse, un nouvel attribut lui a été accordé : la beauté. Une écrivaine mystique du 17e siècle, Maria d’Agreda, a écrit à son sujet « qu’il était bien fait et beau de visage. »

 

La filiation artistique

À quelles traditions artistiques se rattachent les verrières de Perdriau ? Elles se distinguent par le réalisme marqué et par l’utilisation de verres aux teintes profondes. Cette technique, caractéristique du studio allemand de Franz Mayer à Munich à la fin du 19e siècle, s’est répandue en France. À Reims, le grand maître-verrier, Albert Louis Vermonet, a adopté cette méthode dans son atelier, où Perdriau a reçu sa formation. Le vitrail allemand est également narratif. Chaque vitrail de la crypte illustre un moment de la vie de Joseph et des siens, tel un acte de pièce de théâtre.

Perdriau s’est également inspiré du mouvement nazaréen créé par des artistes allemands au début du 19e siècle. D’après les peintres nazaréens, animés par une grande ferveur religieuse, l'art a pour vocation de nourrir la foi. La Fuite en Égypte de la crypte est basée sur un dessin de Julius Schnorr von Carolsfeld, dessin qui figurait déjà dans l’album de modèles d’Albert Vermonet (image). Perdriau est resté attaché aux traditions pratiquées dans l’atelier de son maître. L’art de Perdriau est une bouture, en terre québécoise, des grandes traditions du vitrail européen.

Il n’a pas créé de simples pastiches, mais il a su brillamment interpréter ses modèles, en y intégrant de nouveaux éléments porteurs d’une signification spirituelle. Ses oeuvres se distinguent par la finesse du dessin, la richesse et l’harmonie des couleurs et la maîtrise du clair-obscur. L’âme se révèle à travers les traits du visage. Admirateur de la force des personnages de Michel-Ange, Perdriau a également su créer des figures animées, d’une grande intensité émotionnelle. Il cherche à développer notre compréhension du divin.


Un donateur célèbre

D’autres éléments des vitraux retiennent l’attention : la richesse des bandes décoratives sur le contour des baies. Y figurent des motifs de style Renaissance : des urnes et des rinceaux, longues tiges végétales se déroulant en volutes et contre-volutes. Ces éléments accentuent la beauté des baies. Dans la partie intérieure d’un vitrail, le nom d’un donateur célèbre retient l’attention : Noah Timmins ! La ville du Nord ontarien, Timmins, a honoré ce prospecteur minier en adoptant son nom. Sur la colline de Westmount, non loin de l’Oratoire, se dresse l’ancienne demeure somptueuse du magnat.

 

Une oeuvre monumentale à la cathédrale de Joliette

La pratique de Perdriau est très diversifiée. Plusieurs églises et maisons privées abritent ses oeuvres. Visitons un deuxième sanctuaire. La contemplation de verrières lumineuses et colorées est une activité merveilleuse, surtout par les jours d’hiver monochromes. Les amateurs de vitraux peuvent sauter dans le train au petit matin, en direction de Joliette.

La cathédrale Saint-Charles-Borromée a été construite en 1912. Un ensemble monumental de vitraux néo-gothiques l’orne et crée l’illusion d’être dans une église médiévale : compartiments historiés, composition verticale, visages stylisés, grandes surfaces vitrées où dominent le bleu cobalt, larges bandes ornementales. À l’instar de la cathédrale de Canterbury, l’église de Joliette représente de nombreuses scènes de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament. La vibrante Création des astres de Perdriau (image de gauche), dans laquelle tourbillonnent des forces cosmiques, s’inspire aussi d’une illustration de la Bible de Julius Schnorr (image de droite). Les vitraux chatoyants répandent des éclats colorés sur les murs et le sol de l’église.

 

L’église merveilleuse au milieu des plaines fertiles

On peut aussi se rendre en train à Fournier3, petite agglomération située au coeur des terres fertiles de l’Est de l’Ontario. Son église, construite en 1886, possède des vitraux exécutés par Perdriau et O’Shea. Sitôt le seuil franchi, un sentiment de joie s’empare de nous. Les belles églises patrimoniales ont souvent leur « gardien », leur louangeur qui aime en décliner amoureusement toutes les beautés4. À Fournier, Michel-André Lavergne, président de l'Amicale de l'église Saint-Bernard, remplit ce rôle. Ce Franco-ontarien poursuit des recherches sur ce lieu de culte depuis plus d’une décennie. Ses visites guidées passionnantes fournissent des informations approfondies et expliquent le riche langage propre à l’art religieux.

La décoration a été conçue par Édouard Meloche, prolifique peintre décorateur religieux, et son assistant, Toussaint-Xénophon Renaud. L’église est dédiée à saint Bernard, qui a prêché une joie mystique centrée sur Dieu. Les touches de rose dispersées dans l’église symbolisent cette allégresse. Le mobilier et les lambris d’un beau bois lustré, qui n’a subi aucune altération, s’harmonisent avec tous les éléments décoratifs.

Les verrières, installées en 1915 et 1918, montrent, entre autres, les douze apôtres tenant en main un objet emblématique qui rappelle leur destin, comme la plume et l’épée. Les personnages en pied se dressent dans des niches ogivales colorées et richement décorées (image). Ces éléments servent à mettre en valeur les figures. Les vitraux relèvent à la fois du style néo-gothique et de l’esthétique picturale de la Renaissance. Les drapés et les visages y sont plus réalistes que ceux de la cathédrale de Joliette. Un verre opalescent jaune est utilisé dans de nombreuses verrières, créant une lumière chaude et dorée. Ce verre opalescent a été inventé par John La Farge et Louis Comfort Tiffany. Une magnifique Jeanne d’Arc méditative surplombe le jubé, vêtue d’une robe bleu royal et constellée de fleurs de lys. Ce motif, récurrent dans toute l’oeuvre du verrier, témoigne de son attachement à la France et au Québec, son pays d’adoption adoré.

 

Le sanctuaire du Saint-Sacrement, un art jubilatoire

À côté de la station de métro Mont-Royal, « dans ce vieux coeur usé de la ville5 », les citadins rentrent du travail, sans songer à déposer leurs soucis dans le sanctuaire du Saint-Sacrement. La palette de couleurs riches, franches et étonnantes améliore l’humeur, tout autant que les magnifiques verrières de Marcelle Ferron dans les stations de métro Champ-de-Mars et Vendôme. L’audace chromatique donne à l’oeuvre un aspect résolument moderne.

Les baies vitrées illustrent le dogme de la transsubstantiation : de la transformation du pain et du vin en corps et en sang du Christ. L’intérieur de l’église, qui a été érigée entre 1890 et 1920, est ponctué d’emblèmes eucharistiques, tels que les raisins et le calice.

Une grande originalité de composition caractérise les vitraux. À l’entrée du sanctuaire, L’Adoration des anges (image) montre un essaim d’angelots fascinés par l’Enfant-Dieu. Perdriau place cette scène dans un étonnant cadre ornemental médiéval, sous une croisée d’ogives peinte. Partout, des anges musiciens, des anges-femmes, célèbrent le mystère de la transsubstantiation. On croit entendre résonner les luths, les trompettes et les tambourins. Les figures sont parées d’un collier au front et portent une coiffure courte ondulée… très 1910. « C’est au 16e siècle que se répandit la dévotion aux anges. » Depuis, ils sont légion dans l’art religieux. Les parties supérieures des arcs semblent représenter un coin du jardin d’Éden parsemé de fleurs. Deux paons, dotés d’une valeur symbolique, y sont disposés face à face (image à la page suivante) . La « chair réputée incorruptible du paon et la renaissance de son plumage au printemps l’associent au Christ et aux thèmes de l’éternité et de la résurrection. »

L’art de Perdriau est jubilatoire. Tout comme Les Cantates de Bach et Le Messie de Händel, les vitraux du Sanctuaire sont une louange à Dieu et une prière qui exprime le bonheur de croire. Les propos suivants de Perdriau sur un confrère verrier s’appliquent à lui aussi : « On sent que l’artiste qui les a conçus porte dans son coeur la foi qui vivifie. »

Le Semeur vendéen : l’étonnante vie d’Henri Perdriau (suite dans un prochain numéro).


 

Notes :
1 : Les lettres adressées au frère André et les prières sur les images pieuses de l’époque témoignent des difficultés économiques que connaissaient de nombreux pèlerins.
2 : Henri Perdriau utilise ce verbe dans son article sur les verrières de Messieurs de Mauméjean ornant l’église de Notre-Dame-de-Lourdes de Fall river (journal La Sentinelle, 29 octobre 1924).
3 : Le train s’arrête à la municipalité de Casselman, située à une vingtaine de kilomètres de l’église.
4 : À l’église Saint-Léon de Westmount, un autre louangeur organise depuis des années des visites guidées.
5 : Le poème Tango de Montréal de Gérald Godin figure sur la façade sud de la place Gérald-Godin, située près du sanctuaire.

Sources et références :

Annales de Saint-Joseph, Chroniques de l’Oratoire, février 1920.

Archives de France. Médiathèque du patrimoine et de la photographie. Illustration de La Fuite en Égypte de Julius Schnorr.

Bibliothèque nationale de France. Direction des collections. Département littérature et art.             https://www.bnf.fr/sites/default/files/2018-12/biblio_vitrail

Bibliothèque des lettres et sciences humaines. La bibliothèque des livres rares et collections spéciales. Université de Montréal. Illustrations de la Bible. Ancien et Nouveau Testament (1860). Illustration de La Création du monde de Julius Schnorr von Carolsfeld.

Blondel, N., Callias Bey, M., Chaussé, V. (1986). Le Vitrail archéologique : fidélité ou trahison du Moyen Age ? Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, vol. 93, no 4, p. 377-381. https://www.persee.fr/doc/abpo_0399-0826_1986_num_93_4_3232

Brisac, C. (1990). Le vitrail néo-gothique en France au XIXe siècle. RACAR : Revue d'art canadienne / Canadian Art Review, 17(2), p. 131–137. https://doi.org/10.7202/1073072ar

Brown, SA. (1994). The Influence of German Religious Stained Glass in Canada 1880-1941. RACAR : Revue d’art canadienne / Canadian Art Review, 21(1-2), p. 21-31. https://releve.erudit.org/fr/revues/racar/1994-v21-n1-2-racar05595/1072662ar.pdf

Brunet, É. et R. Pour décoder un tableau religieux – Nouveau Testament. Éd. du Cerf, 2006. p. 24.  https://www.google.ca/books/edition/Pour_d%C3%A9coder_un_tableau_religieux/vvLJR8dTbhUC?hl=fr&gbpv=1&dq=inauthor:%22Eliane+Burnet%22&printsec=frontcover

Demes, R. (2020). Les paons affrontés dans l’art lombard des VIIIe et IXe siècles. Frontières: revue d’archéologie, histoire et histoire de l’art, vol. 3, p.67-74. https://shs.hal.science/halshs-03118376v1/document

Gibson, C. Comprendre les symboles : tout sur la signification des symboles dans l’art. Larousse, 2011. https://www.quialu.ca/produit/9782035854032

Mâle, É. (1972). L'art religieux de la fin du XVIe siècle, du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle : étude sur l'iconographie après le Concile de Trente, Italie-France-Espagne-Flandres. A. Colin, p. 245, 252, 259, 302, 312, 316 et 317.

Perdriau, H. L’Église de Notre-Dame de Lourdes de Fall River. La Sentinelle, 29 octobre 1924. Woonsocket, Rhode Island.

Photos des vitraux : Élisabeth Chlumecky

Rondet H. s.j. Saint Joseph, théologie de la paternité – Cahier de la Nouvelle Revue Théologique. Chap. 1 : Saint Joseph. Histoire et théologie, 2021.                                                                                                                                                             https://www.nrt.be/fr/cahiers/saint-joseph/11?srsltid=AfmBOoptSEkNc0IjcqOPulSV1PloV3OD4PeCXQIBs69couxNoJPpSGIa

Villette, J. Les Vitraux de Chartres. Hachette, Paris, 1963. p. 55.

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