Société d'histoire
Souvenirs et mémoires de la Côte-des-Neiges
2025
Par Sylvain Rousseau - octobre 2025
De son vivant, je n’ai jamais vraiment réalisé que ma tante avait été une pionnière dans le domaine de la santé et des services sociaux. Ma tante Thérèse (photo) est l’aînée de la famille de mes grands-parents, Antonin Rousseau et Marie-Anne Doucet.
Étant célibataire comme sa sœur Gertrude, ma tante a longtemps vécu avec ses parents dans la belle maison de l’avenue Decelles (photo de gauche), à partir de 1928. Son père aimait bien être entouré par sa famille, incluant ses belles-sœurs, sa belle-mère Exilda Houle et ses nombreux enfants et petits-enfants. Il aimait les vastes maisons dotées de grands balcons pour héberger sa famille, beau temps, mauvais temps. À cette époque, il n’était pas rare de voir des maisons intergénérationnelles.
Sur la photo de droite, on voit ma grand-mère Doucet devant la maison de l’avenue Decelles, vers 1929. À gauche, assise dans l’escalier, Thérèse est fière de son petit frère André, qui est dans les bras de sa mère. Marie-Anne aura 12 enfants. Elle en perdra deux en bas âge, dont André, en 1930. Il semble que la perte de sa sœur Marguerite, en 1921, et de son frère André aurait incité ma tante Thérèse à devenir pédiatre.
En 1936, Thérèse compléta son cours classique au Collège Marguerite-Bourgeoys, avant d’aller étudier à l’Université McGill en Sciences sociales. Ce cours de Sciences sociales ne se donnait encore nulle part en français, à Montréal. Quand l’Université de Montréal fut construite derrière la maison familiale, ses parents l’ont encouragée à faire son cours de médecine. Pour ses parents, l’instruction était une priorité. Sa mère était institutrice et son père ne voyait pas d’un très bon œil qu’elle travaille avec les communautés défavorisées. Thérèse fut l’une des quelques filles (moins de 6 %) à obtenir son diplôme en médecine, en 1948.
Comme on peut le voir sur cette photo, Thérèse, l’aînée de la famille, jouait parfois le rôle de bras droit de mon grand-père, qui était un homme d’affaires et un commerçant. Ma grand-mère, qui avait eu de nombreux enfants, en avait plein les bras avec les responsabilités de la maison et des enfants.
Un autre indice que l’aînée de la famille en menait large : c’est Thérèse qui acheta le bâtiment, formé de quatre logements, situé au coin des avenues Lacombe et Gatineau pour y installer le restaurant Au bouvillon, qui, dans les années 1970, avait une grande réputation, tant par la qualité de son menu, que par sa belle terrasse. Au début, Thérèse louait cet établissement à deux de ses frères qui étaient responsables de sa gestion.
Au début de sa carrière, ma tante travailla pour la Croix-Rouge canadienne (photos). Son travail consista à implanter un programme de don de sang gratuit, d’abord dans les Maritimes, puis dans la province de Québec.
Puis, elle étudia à l’Université Johns-Hopkins, à Baltimore, aux États-Unis, et devint ainsi l’une des premières femmes spécialisées en pédiatrie au Québec. En plus de sa pratique privée, elle travailla à l’Hôpital de la Miséricorde et au Montreal Children’s Hospital. Lors de ses années de travail à ce dernier établissement, elle rencontra la docteure Jessie Boyd Scriver, qui fut une des premières femmes qui étudia la médecine à l’Université McGill et qui obtint son diplôme en 1922.
Thérèse donna quelques cours en soins pour enfants à l’Université de Montréal. Elle travailla aussi à l’Hôpital Sainte-Justine, d’abord sur la rue Saint-Denis, puis à l’emplacement actuel. C’est d’ailleurs un médecin de cet hôpital qui la convainquit, en 1969, de partir en Tunisie afin d’ouvrir un département de pédiatrie à l’hôpital de Tunis.
Thérèse alla en Tunisie avec sa sœur Gertrude. Je me rappelle qu’à son retour, elle apporta, comme souvenir de son voyage, un vêtement traditionnel tunisien en laine, appelé kachabia, pour chaque membre de notre famille.
À cette époque, les médecins assuraient le service à domicile. Au début de sa carrière, Thérèse fut très populaire, car elle était une des seules femmes pédiatres bilingues. Sa formation en services sociaux l’avait préparée à travailler auprès d’une clientèle défavorisée économiquement. Avant que la carte d’assurance maladie ne soit mise en place en 1970, il lui arriva souvent d’offrir gratuitement ses services aux familles démunies. Elle fut très heureuse lorsqu’elle n’eut plus à demander le paiement de ses services à ses patients.
Finalement, Thérèse termina sa carrière comme directrice d’un département de santé sociale à Ville Saint-Laurent. Après le décès de sa mère en 1988, elle déménagea aux appartements Rockhill. Au début des années 2000, avant d’aller terminer ses jours dans un établissement privé pour personnes âgées à Outremont, elle se débarrassa de son piano que nous avons récupéré en souvenir d’elle. Après avoir passé sa vie à prendre soin des autres, elle dépendait maintenant des préposés pour prendre soin d’elle-même. Cette petite femme discrète, qui était si forte et qui s’était toujours tenue si droite, pliait dorénavant sous le poids des années, usée par le temps.
Très attachée au quartier Côte-des-Neiges dans lequel elle vécut pendant plus de 85 ans, elle fut membre de la Société d’histoire de la Côte-des-Neiges, avec son frère Antoine. J’ai d’ailleurs retrouvé, dans nos archives familiales, un exemplaire du livre « Avant d’avoir tout oublié. », dédicacé par Pierre Ramet de la Société d’histoire, le 8 avril 1995, où il est écrit : « À madame Thérèse Rousseau, qui connaît ce quartier depuis bien des années et qui l’a vu changer ».
Sources et références :
Ancestry. Site généalogique. Arbre Rousseau-Massicotte. https://www.ancestry.ca
Archives de la famille Rousseau. Photos de la maison et de Thérèse (première page).
BAnQ. Croix-Rouge canadienne. Fonds La Presse. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/4117950?docref=VAowItx6-Ew5A2vBcqBtEg
BAnQ. Le 25e anniversaire de Bleau et Rousseau. La Patrie, 13 juin 1940, p. 6. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/4326620?docsearchtext=LA%20patrie%2013%20juin%201940
BAnQ. Service de transfusions gratuites de sang. Le Bien Public, 3 mars 1949, p. 5. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3620456?docsearchtext=Le%20bien%20public%203%20mars%201949
Par Sylvain Rousseau - octobre 2025
Inspiré par le thème de notre promenade guidée Histoires de femmes pionnières de la Côte-des-Neiges, organisée dans le cadre du colloque de la Fédération Histoire Québec, j’ai effectué des recherches révélatrices sur les femmes de la famille Desmarchais.
Depuis plusieurs années, je travaille à compléter l’arbre généalogique de ma famille, en incluant des milliers de personnes de la Côte-des-Neiges. C’est en observant le contenu de cet arbre que j’ai constaté qu’il y avait un nombre particulièrement élevé de femmes de la famille Desmarchais qui ont joué un rôle familial important dans le développement de la Côte-des-Neiges.
D’abord, j’ai découvert que Marie Geneviève Durand, dit Desmarchais (1711-1757) a épousé Simon Imbault, fils du censitaire de 1698, Guillaume Imbault (image). Marie-Geneviève est aussi la mère de Jacques Imbault, qui fit construire la maison Imbault d’Outremont au début du 19e siècle. Cette maison historique (photo) est située sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine, au coin de l’avenue Dunlop.
Marie-Geneviève avait un frère nommé Pierre Durand, dit Desmarchais (I) à partir duquel découle toute la lignée de la famille Desmarchais de la Côte-des-Neiges. Des petites-filles de ce dernier ont épousé des hommes des familles Lacombe et Henrichon, dont :
Le cultivateur Paul Desmarchais senior, petit-fils de Pierre, et son épouse Hélène Lauzon ont eu plusieurs filles. Parmi celles-ci, on retrouve notamment :
Philomène et Élise sont donc les descendantes de Pierre Durand, dit Desmarchais (I), dont le fils Pierre (II) était devenu le propriétaire de la maison de Pierre Hablin, en 1795. Ce sont elles qui ont vendu la maison aux Sœurs de Sainte-Croix, en 1908. Cette maison, construite par Pierre Hablin en 1723, a été démolie en 1928 (photo). Elle était située devant l’emplacement actuel du pavillon « G » de l’Hôpital général juif. Seule une pierre énigmatique de cette maison a été conservée (photo). Aujourd’hui, elle représente le seul archétype connu de la Côte-des-Neiges, datant de l’époque de la Nouvelle-France.
Paul Desmarchais senior et Hélène Lauzon ont eu aussi plusieurs fils, dont Paul Desmarchais junior. C’est lui qui a engagé Joseph Doucet, le premier de mes ancêtres, arrivé dans la Côte-des-Neiges, vers 1870. Ce jeune homme, devenu orphelin, travailla à la ferme de Paul Desmarchais junior. Cette ferme était située à l’emplacement actuel de l’église Saint-Pascal-Baylon.
C’est ainsi que Joseph rencontra la cousine de Paul, Philomène Desmarchais (1859-1918), qui devint son épouse (en blanc, assise à droite - photo prise vers 1916). Leur fils Joseph (devant la porte, avec le chapeau) a longtemps transporté les prêtres de la paroisse Notre-Dame-de-Grâce qui venaient célébrer la messe les fins de semaine, à la Côte-des-Neiges. Ils étaient alors accueillis à la maison de Philomène. Cette maison était située juste en face de la chapelle Notre-Dame-des-Neiges. Les petites-filles de Philomène sont reconnues pour avoir longtemps été gardiennes des enfants du quartier (photo).
En plus des familles Imbault, Lacombe, Henrichon et Doucet, plusieurs femmes de la famille Desmarchais ont épousé des hommes d’autres familles pionnières de la Côte-des-Neiges, dont :
Cette douzaine de femmes de la famille Desmarchais représente une petite partie des femmes de cette grande famille de cultivateurs qui, à une certaine époque, détenait une importante portion des terres de la Côte-des-Neiges. Alors que plusieurs familles de cultivateurs appauvris s’exilaient aux États-Unis pour travailler dans des manufactures, la famille Desmarchais, profondément appuyée par l’entraide familiale menée par la force de ses femmes, a pu s’ancrer sur ses terres fertiles, situées sur les flancs du mont Royal, pour récolter le fruit de son travail ardu.
À leur façon, toutes ces femmes ont contribué au développement de la Côte-des-Neiges et elles en ont forgé l’histoire.
Sources et références :
Ancestry. Site généalogique. Arbre Rousseau-Massicotte. https://www.ancestry.ca
Archives de la Société d’histoire SHCDN. Photos maison Hablin et maison de Philomène Desmarchais.
BAnQ. Photo de M. Joseph Brunet. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/1956496?docsearchtext=Joseph%20Brunet
Colloque Femmes d’histoire et histoire de femmes (2025). Fédération Histoire Québec. https://histoirequebec.qc.ca/evenement/colloque-histoire-des-femmes/?srsltid=AfmBOop5LdUVhybKZKowwzmhvbVG7dgOafv4Kx4evBrDLbo38NrEMJFd
Ramet, P. (1998). Marcher l’histoire dans la Côte-des-Neiges. Société d’histoire de la Côte-des-Neiges, Montréal, section 44.
Société d’histoire d’Outremont. Maison Imbault (photo) https://histoireoutremont.org/point/maison-imbault/
Par Sylvain Rousseau - octobre 2025
Les couturières ont joué un rôle important à toutes les étapes de l’histoire de la Côte-des-Neiges. J’ai effectué des recherches à ce sujet et les ai présentées dans mon dernier livre intitulé Histoire de la Côte-des-Neiges – Les premiers artisans :
Dans le recensement de 1891, on indique que Denise Hurtubise, fille d’un tailleur de pierres, et Délima Pépin, fille du forgeron, étaient modistes.
On note un nombre croissant de couturières et modistes dans les recensements de 1911 et 1921. Cette période correspond à l’ère de la fabrication industrielle du textile et à celle du développement de la mode locale, influencée par la mode européenne. De la fin du 19e siècle au milieu du 20e siècle, l’usine de la Montreal Cotton, située à Valleyfield, sera la plus grande usine de production de textile au Canada. Plus besoin de moulins à carder ou de métiers à tisser, qui étaient nécessaires pour la confection de vêtements en laine ou en toile de lin. L’énergie hydraulique prit la relève pour la fabrication du tissu en coton, qui offrait une nouvelle alternative à la laine et à la toile de lin dans la confection des vêtements. Des usines de textile s’installèrent près du canal Lachine et à Hochelaga, dont l’usine de Victor Hudon, qu’on appelait la « filature Hudon ».
Plusieurs épouses ou filles d’artisans seront couturières, comme Marie-Louise Boileau, fille de Xavier, le premier gardien de la pompe à incendie. On retrouve aussi des modistes dans la famille du tailleur Lahaie, ainsi que dans les familles Goyer, Hurtubise, Jasmin, Lapointe, Lawlor, Pépin et Ratté. Les quatre filles du menuisier Joseph Lortie seront toutes couturières. Elles vivront avec leur père dans une jolie maison de l’avenue Decelles (photo – cadre rouge), entre l’avenue Lacombe et l’avenue Maplewood (aujourd’hui boulevard Édouard-Montpetit).
Pendant longtemps, Adéla Lussier, épouse de Napoléon Lussier, tiendra une mercerie sur l’avenue Gatineau (photos). Ses filles reprendront la mercerie, dans laquelle on vendait du tissu et des produits pour la couture, la broderie et le tricot, ce qui était fort utile pour les couturières du quartier. Ce commerce, comme bien d’autres, sera démoli pour permettre le prolongement de la rue Jean-Brillant vers l’est. Les écriteaux que l’on voit sur les photos permettaient à la ville d’identifier les bâtiments qui seront démolis.
En discutant avec des habitants du quartier qui sont nés dans les années 1940, je découvre qu’il y avait aussi des dames de la Côte-des-Neiges qui faisaient de la couture et qui aidaient d’autres familles à confectionner, par exemple, le costume de première communion de leurs enfants. La mère de Germain Lefebvre, Laurette Boileau, après avoir récupéré du tissu d’un uniforme de policier de son époux, demanda à madame Bastien, de l’avenue Gatineau, de fabriquer le costume de son fils Germain. Madame Bastien demeurait à l’étage de la belle maison de la famille Boudrias, sur l’avenue Gatineau. Cette maison a été détruite, vers 1966, pour faire place au parc Jean-Brillant.
Olivette Lefebvre, originaire de la Côte-des-Neiges, est la petite-fille d’Exélus Lefebvre. Elle se souvient que sa mère avait fait fabriquer son costume de première communiante par madame Lapierre, de l’avenue Maréchal. Madame Lapierre demeurait au rez-de-chaussée d’une petite maison typique de la Côte-des-Neiges qui existe encore aujourd’hui (photo). Olivette se rappelle aussi que son oncle Paul-Émile Masse et sa tante Cécile Laurin, la sœur de sa mère Rita, demeuraient à l’étage de ce bâtiment. Olivette nous a mentionné que plusieurs habitants de la Côte-des-Neiges vivaient dans la pauvreté, dont ses grands-parents. Il semble que, dans les années 1930, les souliers de première communion de sa mère Rita auraient été achetés par une généreuse dame anglophone de l’avenue Lacombe ou Maplewood.
Sources et références :
Ancestry. Site généalogique. Arbre Rousseau-Massicotte (incluant les recensements et les registres de la Collection Drouin). https://www.ancestry.ca
BAnQ. Côte-des-Neiges (P.Q.) – Vue générale prise de l’Oratoire. Photo de la maison Lortie. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2549824?docsearchtext=C%C3%B4te-des-Neiges%20(P.Q.)%20Vue%20g%C3%A9n%C3%A9rale
Rousseau, S. (2025). Histoire de la Côte-des-Neiges – Les premiers artisans, chapitre 6 : les ouvriers et les artisans, p. 61 à 63.
Par Élisabeth Chlumecky - décembre 2025
En ce début hâtif de l’hiver, le cimetière Notre-Dame-des-Neiges est d’une beauté empreinte de mélancolie. De rares silhouettes humaines se détachent sur la voie cérémonielle blanche et la petite faune se prépare aux rigueurs de la saison froide. Beaucoup songent à la finitude humaine, en se promenant dans la troisième plus grande nécropole nord-américaine ; mais, au détour d’un chemin, la découverte d’une épitaphe tendre ou d’un nom célèbre sur un tombeau dissipe rapidement le sentiment de tristesse. Nous songeons à la toute-puissance de l’amour et aux combats menés par les disparus, dans un passé proche ou lointain.
Le cimetière, véritable collection « d’archives de pierre », raconte d’innombrables histoires, souvent oubliées (photo). Le Facteur-des-Neiges en présentera quelques-unes, portant notamment sur des figures du quartier Côte-des-Neiges, des gens célèbres et des artistes funéraires. Cette série commence par la présentation du parcours artistique d’Alice Nolin, l’une des premières sculptrices professionnelles du Québec avec Sylvia Daoust.
Un musée à ciel ouvert
Le cimetière est aussi un merveilleux musée à ciel ouvert. Ici, un ange déploie ses larges ailes de bronze (photo). Près d’un boisé, un médaillon ou un buste immortalisent la beauté d’un visage aimé.
Là-bas, sous un arbre centenaire, une Pleureuse (photo) s’appuie délicatement sur un tombeau. Plus loin, des Madones veillent sur les défunts. Les sculptures portent les signatures de nos plus grands artistes : Alfred Laliberté, Louis-Philippe Hébert, Émile Brunet, Bela Zoltvany, Elzéar Soucy, Charles Daudelin, Jan Stohl, Alice Nolin et Sylvia Daoust. Alice Nolin a eu l’honneur d’être la première sculptrice professionnelle à exécuter une œuvre artistique commémorative pour cet espace sacré.
Le cimetière abrite aussi des œuvres remarquables de sculptrices issues de nouvelles générations. Le saut de l’ange d’Edith Croft, monument « aérien » composé d’acier, de fonte et de granit, illustre « l’envol de l’âme » au moment de la mort. La sculpture de Valérie Pascale Lauzon représente un ange féminin déposant une fleur sur le monument noir. La figure rappelle une sorte de fée protectrice guidant les âmes des défunts vers le royaume des morts (D-00115). L’affliction contenue et la compassion se lisent sur son beau visage.
Deux plaques funéraires d’Alice Nolin
Une des longues allées, qui quadrillent le cimetière, nous conduit au caveau familial où repose Louis-Hippolyte La Fontaine (K-00011) (photo).
La structure trapue est ornée d’un médaillon représentant le politicien emblématique (photo). La figure moulée, commandée à Alice Nolin en 1930, s’inscrit dans la fonction commémorative de l’art funéraire, destiné à perpétuer la mémoire de personnalités remarquables. Elle reproduirait une ancienne sculpture perdue ou endommagée.
Alice Nolin est inhumée près du bureau administratif, à l’écart de l’animation du chemin de la Côte-des-Neiges (B-01086). Son talent se manifeste également dans le médaillon décorant le monument familial (photo). Il représente son père, Joseph Nolin, cofondateur du Département de médecine dentaire de l’Université de Montréal. Le maintien grave, les traits alourdis et la bouche marquée de Joseph Nolin expriment la force tranquille de l’homme vieilli. La capacité de l’artiste à donner vie au bronze et à exprimer la vie intérieure du personnage suscite l’admiration.
Du statut de muse à celui d’artiste
La tombe d’Alice Nolin est d’une importance particulière, car elle rappelle un chapitre de l’histoire des femmes au Québec : celui de leur passage du « statut de muse et de motif » à celui de sculptrice professionnelle. Ce secteur du cimetière, l’un des plus pittoresques, est la dernière demeure de familles illustres, tels les DeSerres, les Viau et les De Tonnancour. Le médaillon moulé par Alice Nolin se situe entre deux statues d’Émile Brunet, sculpteur prolifique qui a laissé la plus forte empreinte artistique au cimetière, en y réalisant plus de cinquante sculptures. La femme de ce dernier, Verona Hoffova, lui a servi de modèle pour ces deux statues, la Vierge au Lys du monument Dionne (B-01042) et la figure féminine du monument DeSerres (B-01031).
La sculpture a été, au fil des siècles, un art majoritairement masculin. La femme occupait le rôle de muse dans l’atelier de sculpture. Quels facteurs ont ouvert, aux femmes, le domaine de cet art ? Au début du XXe siècle, la fondation de nombreuses écoles d’art au Québec a facilité l’accès à l’éducation artistique pour les jeunes filles, qui se sont inscrites en grand nombre. L’historienne de l’art, Esther Trépanier, rapporte que, parmi les douze finissants de l’École des Beaux-Arts, en 1947, figuraient sept femmes.
Comment expliquer la popularité de ces écoles auprès de la population féminine ?
Ces établissements ont émergé durant la période économique difficile de l’entre-deux-guerres. La formation artistique offrait aux femmes la possibilité d’apprendre un métier rémunéré et d’échapper, dans certains cas, au labeur éreintant en usine.
L’éducation artistique était perçue aussi comme une préparation des femmes à exercer leur vocation « d’ambassadrices du bon goût » au sein de leur famille, ainsi que dans leur cercle social.
Cependant, l’ouverture des écoles d’art a également permis à plusieurs femmes de se hisser au rang d’artistes professionnelles reconnues, telles Sylvia Daoust, Jori Smith, Simone Hudon, Anne Savage, pour n’en nommer que quelques-unes.
Des femmes de l’ombre ont également poursuivi une carrière artistique, en concevant des décors théâtraux ou en enseignant les arts plastiques. Beaucoup se souviendront d’une enseignante passionnée qui ouvrait l’esprit des jeunes à la magie de l’art.
Parcours artistique d’Alice Nolin
Alice Nolin, qui a reçu sa formation dans ces nouveaux établissements scolaires, est née à Sorel, en 1896. Encouragée par son père à développer ses dons artistiques, elle a étudié à l’École des beaux-arts de Montréal et à l'Académie Colarossi, à Paris. Cet établissement avant-gardiste, axé sur l'apprentissage pratique, a accueilli de nombreuses femmes, dont Camille Claudel. Alfred Laliberté a été le maître le plus marquant de Nolin.
Très tôt, l’excellence du travail de la jeune femme est reconnue. En 1924, lors de la toute première exposition étudiante organisée par l’École des beaux-arts, elle reçut le Prix du ministre (médaille d’argent offerte par Athanase David, secrétaire de la Province) pour une de ses sculptures. Ses œuvres ont figuré, à plusieurs reprises, dans les prestigieux Salons du printemps organisés par le Musée des beaux-arts de Montréal.
Au cours des années 1940, elle a orienté sa carrière vers l’enseignement et a dispensé des cours de dessin et de modelage à l’École d’arts et métiers du Monument-National, ainsi qu’à l’École des beaux-arts de Montréal. Elle a confié, à la journaliste Jeanne-L. Sainte-Marie, que l’enseignement lui procurait un grand sentiment de satisfaction.
Des œuvres à découvrir
Où pouvons-nous admirer ses réalisations ? La basilique Notre-Dame de Montréal possède un médaillon en bois représentant Jeanne Mance (photo). Le visage méditatif de la cofondatrice de Montréal rayonne dans la pénombre bleutée de l’église. Dans l’arrondissement Rosemont-La Petite-Patrie, à l’entrée du Centre d'intégration scolaire, deux bas-reliefs gracieux commémorent l’installation en Nouvelle-France de Louis Hébert et de Marie Rollet. Nolin a voulu illustrer la « grandeur héroïque » du couple. De plus, des bustes font partie de la Collection d’œuvres d’art de l’Université de Montréal. Les plateformes web du Musée national des beaux-arts du Québec et du Musée d’art de Joliette exposent également quelques pièces.
Alice Nolin a ouvert, aux femmes, une percée dans le domaine de la sculpture. Une rue et un parc rappellent sa mémoire ; mais son parcours et ses œuvres demeurent largement méconnus du grand public et son apport artistique reste peu analysé à ce jour.
Le cimetière Notre-Dame-des-Neiges est avant tout un lieu de recueillement sacré où les vivants retrouvent les disparus pour un instant. Les vents puissants de l’hiver, le murmure des feuilles printanières, les brises estivales et les pluies de l’automne portent avec eux une multitude de récits heureux ou tristes. Il est aussi un lieu de mémoire à l’immense potentiel éducatif. Nous espérons que des enseignant(e)s y viendront en grand nombre pour dispenser des cours d’histoire et d’histoire de l’art, sous les yeux... inquiets d’un renardeau solitaire ou de quelques marmottes industrieuses (photo).
Sources et références :
Alice Nolin | Art Public Montréal. https://artpublicmontreal.ca/artiste/nolin-alice/
BISSON, Pierre-Richard, Mario BRODEUR et Daniel DROUIN. Cimetière Notre-Dame-des-Neiges, Henri Rivard Éditeur, Montréal, 2004. https://www.erudit.org/fr/revues/ehr/2007-v73-ehr1825418/1006582ar.pdf
FISETTE, Serge. La sculpture et le vent : femmes sculpteures au Québec. Centre de diffusion 3D. 2004, p.24. https://www.leslibraires.ca/livres/sculpture-et-le-vent-la-femmes-serge-fisette-9782980474187.html?srsltid
KEABLE, Jacques. Sylvia Daoust, 1902-2004 : la première sculpteure du Québec. Fides, 2011. https://www.leslibraires.ca/livres/sylvia-daoust-1902-2004-la-premiere-sylvia-daoust-9782762131086.html?srsltid=AfmBOoo-lrLViX-pVjb1V_nvF07JWaGRIi9PW2tU7S78Zmu18VHAKf_G
Photos : Élisabeth Chlumecky
SAINTE-MARIE, Jeanne-L. Alice Nolin, femme-sculpteure au talent subtil et personnel. Photo-Journal, 24 janvier 1946, p. 26. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3542035?docsearchtext=photo-journal%2026%20janvier%201946
Site Web de la sculptrice Edith Croft. https://edithcroft.com/2019/04/03/le-saut-de-lange/
Site web du Musée d’art de Joliette. Exposition L’héritage des restes (2024). Cartel du bronze de Camille Bernard, vers 1930. https://www.museejoliette.org/expositions/heritage-des-restes ou plus directement https://storage.googleapis.com/maj-strapi-uploads-prod/maj_heritage_cartels_v7_web_784ae5bb17/maj_heritage_cartels_v7_web_784ae5bb17.pdf
TRÉPANIER, Esther. Femmes artistes du XXe siècle au Québec : œuvres du Musée national des beaux-arts du Québec. Publications du Québec, 2010. https://biblio.laval.ca/notice?id=p%3A%3Ausmarcdef_0000433599&locale=fr
Par Jonathan Buisson - décembre 2025
La date du 6 décembre occupe une place douloureuse dans la mémoire de la francophonie québécoise. Cette date rappelle un événement marquant qui a fait prendre conscience du terrible sort réservé à ces femmes, et du long chemin qu’il reste à parcourir pour lutter contre les abus et la violence dirigée envers les femmes. Comment commémorer cette journée sans manquer de respect aux victimes silencieuses, qui nous transmettent encore ce message d’espoir : « Nous ne vous oublions pas. »
Ce jour-là, Montréal et tout le Canada sont bouleversés lorsqu’un homme armé attaque l’École Polytechnique, une institution reconnue pour la formation en ingénierie (photo). Animé d’une haine ciblée envers les femmes, il s’en prend à des étudiantes, causant la mort de 14 jeunes femmes et faisant plusieurs blessés. L’événement ne dure que quelques minutes, mais il laisse une communauté traumatisée et un pays en deuil.
Un choc national
La tragédie provoque une onde de choc à travers le pays. Le Canada, souvent perçu comme relativement épargné par ce type de violence, se voit forcé d’examiner les inégalités et la misogynie persistantes au sein de sa société. Ce drame met brutalement en lumière le sexisme systémique et les dangers qu’il représente.
Un héritage qui appelle à l’action
En 1991, le 6 décembre devint la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes (photo). Le ruban blanc est adopté comme symbole de cette prise de position, encourageant hommes et garçons à rejeter toute forme de violence ou de discrimination envers les femmes.
Sur le plan législatif, la tuerie contribue à l’adoption de lois plus strictes encadrant les armes à feu au Canada. Elle stimule aussi une réflexion profonde sur l’égalité des sexes et la place des femmes dans les domaines traditionnellement masculins.
Hommages aux victimes
Le parc du 6-Décembre-1989, situé à proximité de l’École Polytechnique, est un lieu de recueillement où la mémoire des 14 femmes assassinées est honorée (photo). On y retrouve un mémorial sobre, où leurs noms sont gravés :
Des initiatives éducatives et des bourses d’études en ingénierie portent également leurs noms, afin d’encourager les femmes à poursuivre leurs ambitions dans ce domaine.
Un devoir de vigilance
La tuerie de Polytechnique demeure un rappel brutal des conséquences de la haine et de la discrimination. Elle nous enseigne que les droits des femmes, acquis au fil de luttes ardues, peuvent être fragilisés en période de crise ou face à des idéologies rétrogrades. Protéger ces droits exige une vigilance constante et un engagement collectif.
En cette date anniversaire, nous nous souvenons des victimes, réfléchissons à notre responsabilité commune et réaffirmons la volonté de bâtir un monde plus juste, plus égalitaire et plus sécuritaire pour toutes et tous.
Si vous visitez le quartier Côte-des-Neiges, non loin du lieu de l’attentat, à l’intersection de l’avenue Decelles et du chemin Queen-Mary, vous trouverez la Place du 6-Décembre, un espace dédié à la mémoire de cette tragédie et à la réflexion qu’elle continue de susciter (photo).
Sources et références :
Lanthier, Stéphanie. Tragédie de Polytechnique. L’encyclopédie canadienne, 5 janvier 2012. https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/tragedie-de-polytechnique
La Presse. Le nouveau panneau commémoratif de l’attentat de Polytechnique inauguré. https://www.lapresse.ca/actualites/grand-montreal/2019-12-05/le-nouveau-panneau-commemoratif-de-l-attentat-de-polytechnique-inaugure . Photo de La Presse.
Radio-Canada. Polytechnique : un documentaire pour passer du déni collectif à la réconciliation. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1414801/documentaire-polytechnique-6-decembre-1989-30-ans . Photo de Radio-Canada.
Radio-Canada. Un historique des fusillades dans des écoles du Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/761200/historique-fusillade-ecoles-canada. Photo de La presse canadienne.
Wikipédia. Tuerie de l’École polytechnique de Montréal. Photo des 14 faisceaux lumineux de Moment Factory sur le mont Royal. https://fr.wikipedia.org/wiki/Tuerie_de_l%27%C3%89cole_polytechnique_de_Montr%C3%A9al